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[EXTRAIT] Planet Zoé - chapitre 1

  • 23 févr.
  • 15 min de lecture

Envie de vous faire une idée avant de plonger dans l'univers de Planet Zoé? Vous êtes au bon endroit!

Découvrez ici gratuitement le 1er chapitre du roman.

Bonne lecture!




Une légère odeur d’encens se disperse sur les frontières floues du terrain vague. Un parfum presque imperceptible, mais piquant et troublant. Tel un envahisseur invisible, il s’insinue dans ses narines.

Le ciel laiteux l’éblouit. L’air vibre autour d’elle, comme distordu. Infimes particules excitées, plongées dans le chaos.

Son pied racle le sol sec. Perdant l’équilibre, elle s’effondre sur ses genoux, droit dans la poussière et les cailloux. Sans un cri, sans un bruit.

Elle se relève péniblement. Ne remarque pas le trou que la chute a creusé dans son survêtement blanc. Sa tête tourne. Son corps est ramolli, fragmenté, choqué. Pourtant elle avance. Pas à pas. L’air hagard. Elle ne sait pas ce qu’elle fait là. Elle ne sait pas si elle existe, même.

Un bourdonnement incessant assaille ses oreilles. Tous ses sens brûlent. Quelque chose grouille en elle et la change. D’une main, elle compresse son bras droit. Inutile. Il est déjà trop tard.

La vibration lointaine d’un bol de méditation résonne dans ses tympans, rappelle son corps et sa conscience. Le parfum de l’encens s’intensifie.


1 . Inconnue

 

Tandis qu’une faible voix s’impose à son esprit, Zoé expire lentement. D’abord distant, le chuchotement s’infiltre peu à peu dans sa conscience, plonge dans ses profondeurs abyssales, puis devient limpide et la ramène à la surface. Encore noyée dans la vision du terrain vague, Zoé se raccroche à cette voix comme à une ligne de vie. Elle remonte.

« Tu m'entends clairement à présent. Tu es de retour dans ton corps, ici et maintenant. »

L’esprit de Zoé obtempère. Tout ce qui auparavant était dense, vibrant et aveuglant devient obscur et inaccessible. La vision disparaît, engloutie par l’océan sombre de son subconscient. Une réalité s’évanouit, et une autre, bien concrète celle-là, la remplace.

Un cœur qui bat sourdement. Des mains froides. Ses mains. Glacées et moites. Sa peau, parcourue de fourmillements.

« Tu peux rouvrir les yeux dès que tu te sens prête. »

Avec appréhension, Zoé ouvre les paupières. Elle les cligne plusieurs fois, inspire avec prudence. L’air qui pénètre dans ses poumons ne semble pas suffisant pour la rassasier. Sa cage thoracique se comprime. Soudain, le réveil provoque une angoisse inexplicable en elle, comme si quelque chose clochait dans le tissu de la réalité. Elle ne panique pas. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Cette impression de dissonance n’est qu’une conséquence de l’hypnose profonde. Pour se rassurer, Zoé agrippe le moelleux du canapé du salon sur lequel elle repose.

Tangible. Réel.

« Te revoilà. »

Son regard trouve le visage de son amie, assise dans le fauteuil à côté d’elle. Alicia tient dans ses mains le bol chantant et le maillet qui a servi à le faire vibrer. Elle paraît concentrée, mais son expression trahit une légère excitation. Sur la table du salon, un bâtonnet d’encens brûle dans une petite coupelle. Il est presque entièrement consumé. Zoé prend une nouvelle inspiration, plus profonde, comme pour s’imprégner de son environnement, comme pour se confirmer qu’elle peut enfin respirer normalement. Le parfum du santal lui pique les narines.

« Comment tu te sens ? demande Alicia.

– Ça peut aller », ment-elle.

Sa tête semble peser une tonne et des restes de sa vision imbibent encore son corps de résidus collants de mal-être. Alors elle s’efforce à se focaliser sur la pièce autour d’elle.

Le salon reprend forme et les objets à portée de vue l’aident à se raccrocher au réel, et cela en dépit de leur thématique fantaisiste. Sous la lumière douce et chaleureuse d’une lampe de sel, la décoration chargée révèle la passion envahissante de son habitante, celle d’une fan de science-fiction et de théories extraterrestres. Petits hommes verts aux yeux globuleux, soucoupes volantes, affiches, babioles et autres répliques technologiques tirées de films de science-fiction font partie intégrante de l’aménagement du salon, se mêlant étrangement à des meubles colorés de rose, d’orange et de vert pastel, comme si la pièce n’arrivait pas à se décider entre deux styles opposés. Ladite fan d’extraterrestres n’est autre que qu’Alicia, la coloca­taire de Zoé.

L’hypnotisée redirige son regard vers celle-ci et ses traits enthousiastes l’ancrent pour de bon dans la réalité. Alicia dégage quelque chose de solaire, une aura chaude et lumineuse, qui l’attendrit sans mal. Ses joues rosies de fard assorties à sa coupe au carré également rose bonbon et ses longs yeux verts aussi pétillants que son sourire lui font penser à un bourgeon printanier prêt à éclore. Tout le contraire de Zoé.

« Raconte. Tu as vu quelque chose de nouveau ? » demande Alicia.

« C’était… toujours le même terrain vague. »

Alicia cille, tente de cacher sa déception. Elle se penche pour remplir une tasse d'infusion depuis la théière encore tiède posée sur la table du salon. Puis elle la tend à Zoé et celle-ci se redresse. Son corps pèse lourd dans l’assise du canapé.

« Bon, parle-moi des détails », demande Alicia en saisissant un carnet de notes et un stylo.

Les doigts de Zoé se réchauffent enfin sur la tasse de thé. Elle ferme les yeux un instant, rappelant les souvenirs de sa vision.

« C’est comme la dernière fois. Tout est trop lumineux. Je n’ai aucun repère. Je ne sais pas où je suis, qui je suis, où je vais. Si je cherche quelque chose… Si je fuis quelque chose… Je suis une coquille vide qui erre à moitié sonnée et aveuglée par la blancheur du ciel. Rien de nouveau, quoi. »

Les lèvres d’Alicia se pressent l’une contre l’autre. Elle observe, bien embêtée, son carnet où elle n’a rien noté de plus.

« Ne sois pas déçue », la prie Zoé.

Aussitôt, elle efface la moue insatisfaite de son visage.

« Mais non enfin ! Arrête, je t’ai dit de ne pas te mettre la pression. Il va falloir du temps, c’est normal. Ton inconscient reste fermé pour l’instant, mais je suis sûre que l’hypnose peut t’aider à progresser. Tu as subi un traumatisme, et ton cerveau a encore besoin de temps pour l’assimiler. Pour retrouver la mémoire, il faut que tu sois prête à la recevoir, alors ne sois pas trop exigeante envers toi-même. On va avancer à ton rythme. »

À quoi bon… pense Zoé, mais elle le garde pour elle-même.

Elle n’a jamais su qui elle était.

Du moins, elle ne l’a jamais su depuis quatre mois. Mais savoir qu’elle a su qui elle était avant ces quatre mois lui fait une belle jambe, cela ne change rien au fait qu’elle ne sache plus à présent. Elle est comme une feuille vierge, un livre sans texte, un carnet de notes vide qui n’a rien à raconter hormis une étrange vision dépourvue de sens.

« J’aimerais comprendre pourquoi ce terrain vague, pourquoi ce moment, et rien d’autre. Pas un seul souvenir d’enfance ? Pas un seul visage de proches ? »

Dépitée, elle repose l’infusion sans l’avoir goûtée. Elle n’ose pas regarder vers Alicia ; ce n’est pas sa faute si elle n’a pas les réponses et elle fait déjà tout ce qu’elle peut pour l’aider. Sa colocataire a même appris et ingurgité toutes les connaissances possibles sur l’hypnose en un temps record juste pour essayer une nouvelle technique. Une de plus. Mais Zoé n’a fait aucun progrès, quelle que soit la méthode employée ou la personne chargée de l'aider à retrouver la mémoire.

Que ce soient les médecins, les experts, la police… Personne ne sait qui elle est, d’où elle vient, ni ce qu’elle a. Seules Alicia et son hypnose ont permis de découvrir un premier indice sur l’énigme de son identité : le terrain vague où se déroulent ses visions. Celui-ci demeure introuvable cependant.

« Le terrain vague doit forcément être important, dit Alicia. Peut-être est-ce une sorte de clé ? Il ne reste qu’à trouver la porte… Ou bien, le terrain vague est la porte… »

Zoé lâche un rire nerveux. À vrai dire, elle n’est pas convaincue que ce lieu existe réellement.

D’un coup, un point lumineux traverse le fond de ses yeux. Elle entreprend de masser ses tempes douloureuses.

« Oh non, une migraine ? s’inquiète sa colocataire.

– J’espère pas. »

Zoé a cessé de compter les maux de tête. Ou d’essayer d’en comprendre la cause. Les séances d’hypnose semblent favoriser ceux-ci, mais elles ne sont pas les seules responsables puisqu’elle vit avec ce mal quotidien depuis aussi loin qu’elle s’en souvienne. C’est-à-dire depuis quatre mois.

« Tu penses être en état de travailler ?

– Oui, ça va aller. Je suis de service de toute façon, je n’ai pas le choix.

– Marc serait compréhensif.

– Je sais bien… C’est bon, je vais travailler. Peut-être qu’à l’avenir on pourrait éviter l’hypnose les jours de service ?

– En effet… Ah ! » Alicia pousse une exclamation en prenant conscience de l’heure. La grosse pendule en forme de soucoupe volante accrochée au-dessus du téléviseur indique onze heures. « Mince, je vais être en retard ! Il faut que je file moi. On se voit cette après-midi alors ? »

Zoé fait oui de la tête d’un air distrait. Elle se ronge les ongles nerveusement tout en se faisant des nœuds au cerveau. Une fâcheuse habitude.

Pendant ce temps, Alicia se lève, effectue un aller-retour vers sa chambre pour en ressortir avec un manteau court en moumoute blanche qu’elle enfile d’urgence. Puis elle s’arrête une seconde pour observer Zoé, qui n’a pas bougé d’un pouce. Alicia s’approche doucement, calmant sa frénésie. Zoé relève la tête et se laisse faire lorsqu’elle lui offre ses mains pour l’aider à s'extraire du canapé. Son amie englobe ensuite son visage entre ses doigts et étale un sourire compatissant.

« Rappelle-toi, Zoé, tu es ici et maintenant, présente. Tu es toi. Avec un passé ou non. D’accord ? »

Zoé secoue timidement la tête, les joues boudinées entre les mains d’Alicia. Elle apprécie son optimisme et sa faculté à la remettre dans l’instant présent. Mais quand on ne sait plus qui l’on est, au point d’oublier son prénom, tout ce qui fait son identité, quand on n’a aucune origine, aucune famille… Comment peut-on se sentir soi ?

 

Deux heures plus tard, Zoé quitte leur appartement, accompagnée de sa migraine qui a décidé de prendre ses aises. Elle traverse le quartier résidentiel d’un pas automatique en direction du centre-ville. Les mains plongées dans sa large veste beige, elle baisse le regard. En général, elle évite ceux des passants et ne prête aucune attention à son environnement. De toute façon, les rues ne lui évoquent rien, aucun souvenir qui pourrait la faire s’attendrir avec nostalgie devant une façade de magasin, un parc ou un nom d'avenue. Elle arpente cette petite ville depuis plusieurs semaines mais non, rien à faire, elle ne se sent pas à sa place ici.

Le trafic de voitures se densifie alors qu’elle approche du centre-ville. Une brise d’automne secoue les feuilles dorées des platanes aux abords des quais du canal qui scinde la commune en deux rives. Le vent caresse le visage de Zoé, lui apportant un réconfort et une fraîcheur bienvenue pour son mal de crâne. Le ciel au-dessus de la cime des arbres est d’un bleu si électrique, presque irréel, comme elle n’en a jamais vu auparavant. En même temps qui sait ce qu’elle a pu voir auparavant… Difficile de croire en ses sens et de se fier à ses instincts quand on n’a aucun point de référence auquel s’accrocher.

Zoé est un peu comme un nouveau-né dans ce monde. À peine âgée de quelques mois, mais évoluant dans un corps d’adulte. Depuis ce jour flou où Alicia l’a trouvée errante dans une ruelle tel un chat de gouttière, elle cherche en vain des repères.

Après avoir traversé le carrefour au niveau du pont qui joint les deux rives de la ville, Zoé ressent soudain une gêne oppressante. Elle a la sensation d’être suivie. Elle tourne la tête en arrière, mais ne trouve personne derrière elle. Rien de notable en vue : le centre-ville n’est fréquenté que par quelques promeneurs longeant le canal emmitouflés dans des écharpes, des mendiants abrités sous des devantures de boutiques fermées et les rares habitants des péniches en contrebas du quai échangeant les mondanités du jour depuis leur ponton. Alerte malgré elle, Zoé quadrille les alentours du regard tout en accélérant le pas vers son lieu de travail.

Il lui arrive souvent d’éprouver ces impressions passagères, soit d’être suivie et épiée, soit de fausses réalités, comme après les séances d’hypnose. Ces bribes de paranoïa font partie des conséquences de son amnésie qu’elle ne s’explique pas vraiment. À quel moment passerait-elle d’amnésique à un cas désespéré de folie, elle se le demande parfois… La frontière semble mince.

Remarquant l’enseigne du Sliders, Zoé se rassure. Le café, situé aux abords du quai, se repère de loin avec son logo en forme du mini burger éponyme paré de néons violets. L’endroit paraît récent et moderne, mais c’est surtout un lieu qui se fait accueillant pour elle, car il est l’un des rares dans cette ville où elle dispose de repères. Déterminée à laisser de côté ses ruminations et à chasser le terrain vague de son esprit, Zoé se concentre pendant les quelques derniers mètres qui la séparent de son lieu de travail.

Elle doit s’efforcer de chercher le positif dans sa situation.

Non, elle n’est pas une inconnue : elle est Zoé. Comme l’a dit Alicia, elle est elle, même si « elle » est un mystère. D’ailleurs, Zoé n’ignore pas tout, elle est de fait la personne qui se connaît le mieux sur cette planète. D’abord, elle aime bien son prénom, qu’elle a choisi. Pour ce qui est de son âge, elle doit avoir dans la vingtaine, grand maximum vingt-cinq ans selon elle, mais elle a le droit de se rajeunir si elle le désire. Et si elle veut fêter son anniversaire demain, elle a juste à le décider.

Côté physique, elle n’a pas à se plaindre. Quand elle s'observe dans la glace, elle a toujours ce drôle d’air interrogatif dans le regard, mais pour ce qui est de son corps, il est tout à fait correct. Elle a la chance d’être plutôt grande, avec des yeux noisette aux cils courbés et des cheveux bruns raides qu’elle peut laisser tomber devant son visage comme des rideaux lorsqu’elle a besoin de se replier sur elle-même. Sa santé est bonne, si l’on met de côté ses « petits » problèmes de mémoire et de migraines. Le travail et la santé, que demander de plus ?

Zoé a appris à connaître ses goûts au fil des mois, redécouvrant qu’elle aimait particulièrement les jours de pluie, le jus d’ananas, ou encore feuilleter des revues scientifiques (lectures incontournables des nombreuses salles d’attente des médecins qu’elle a consultés). Elle ne se sent pas vraiment en accord avec son style vestimentaire, constitué de pièces chinées à droite à gauche dans des associations et friperies, souvent trop larges pour son corps longiligne, et d’une monochromie oscillant entre le blanc et le beige. Tout à fait impersonnel, mais elle l’a choisi malgré tout. Comme si elle repartait à zéro, une toile blanche à façonner. Tirant sur les manches de sa veste mal ajustée, elle s’engage sur la terrasse du Sliders.

Dans les murs d’un bâtiment ancien, le café modernisé a fière allure. Il a été rénové deux ans plus tôt par son propriétaire et attire une clientèle assez diverse : de l’habitué de l'expresso matinal aux adolescents en pause déjeuner, ou ceux qui sèchent les cours l’après-midi, en passant par les commerçants en relâche après une intense journée de travail. La spécialité de l’enseigne dont elle tire son nom, les sliders, ces mini-burgers à picorer qui se déclinent en plusieurs saveurs, finit d’appâter les curieux.

Plusieurs jardinières délimitent l’espace extérieur surélevé sur une estrade en bois. La terrasse est relativement fréquentée en ce début d’après-midi. Alors qu’un groupe d’étudiants a réuni trois tables côte à côte, Alicia dépose une grande théière fumante devant un couple de retraités. Ils dévisagent la serveuse avec une expression fascinée, sans doute intrigués par son look déjanté : ses cheveux roses retenus par un bandeau vert incrusté de perles ivoire, une habile superposition de tee-shirt et de chemise avec une robe à carreaux, et des bottes à plateforme en cuir blanc brillant. Le contraste avec Zoé et son style fade est détonnant.

Avant de s’engager à l’intérieur du café, Zoé salue son amie d’un geste de la main, recevant en retour un clin d’œil mutin. La façade en baies vitrées du Sliders s’ouvre sur une petite salle où une douzaine de places assises se répartissent entre un coin cosy envahi de plantes vertes, quelques tables le long des vitres, et de hauts tabourets en bois près du bar.

Zoé hume le parfum de café moulu qui emplit la pièce. Voilà encore quelque chose qu’elle apprécie : l’odeur grillée du café, plus que son goût d’ailleurs. Café que Marc, son employeur, prépare avec soin derrière le comptoir.

S’il n’est pas propriétaire des lieux, à vingt-neuf ans, Marc est tout de même un jeune entrepreneur sérieux et brillant. Il a tout pour lui : une affaire fructueuse, de l’aisance et du charisme, un physique qui n’a rien à envier à sa gentillesse. Il est plein de charme, au point que cela en deviendrait presque injuste, comme s’il avait volé tous les atouts à ses confrères masculins. Si Zoé est pâle comme la lune, Marc a le teint mat. Seuls leurs cheveux bruns sont assortis, bien que la raideur de ceux de Zoé soit incomparable aux boucles compactes qui habillent le dessus du crâne de Marc, rasé de près au niveau des tempes. Sa mâchoire carrée lui donne un air fier alors que ses yeux incarnent une douceur évidente.

Bon. Zoé devrait sans doute ajouter Marc à la liste de ce qu’elle aime bien.

En guise d’accueil, ce dernier lui adresse un sourire agréablement surpris, le bruit du broyeur à grains empêchant la communication orale. Elle le salue de la même façon, ne sachant pas trop ce qui lui vaut cet air surpris – après tout, elle est pile à l’heure pour son service –, avant de se faufiler derrière le comptoir en direction de l’arrière-boutique. C’est là que se trouvent la réserve, le coin froid et, tout de suite en entrant à gauche, le vestiaire. En réalité, il s’agit plus d’un placard à balai que d’un vestiaire. Zoé doit se contorsionner afin d’enlever sa veste et son foulard sans renverser les affaires personnelles, et autre fourbi posé en équilibre sur les étagères, qui envahissent le mur de la minuscule pièce. Malgré les potentiels projectiles qui planent au-dessus de sa tête, elle se sent étrangement en sécurité quand elle se trouve là. Alors, elle en profite pour inspirer longuement. Son petit laïus d’encouragement le temps du trajet n’a pas suffi à lui enlever cette sensation oppressante dans sa poitrine. Quelques secondes encore ici à respirer dans le calme devraient l’aider à se recentrer sur l’après-midi de travail qui l’attend.

Tandis qu’elle enfile son tablier, concentrée, une masse de cheveux roses surgit sous ses yeux. Zoé sursaute en jurant, effrayée malgré elle. Elle est décidément trop à fleur de peau.

Les pommettes poudrées d’Alicia se relèvent dans un sourire espiègle, à peine consciente de la trouille qu’elle a filée à Zoé. L’apparence délurée de la serveuse colle parfaitement à son caractère, lui aussi facétieux et pétillant. Parfois, Zoé se dit que dans son autre vie, elle n’avait pas d’amie comme Alicia… Elles semblent tant évoluer sur deux planètes différentes que c’est presque un miracle qu’elles puissent s’entendre aussi bien.

« Comment se porte ma colocataire préférée ? demande Alicia.

– Elle pète la forme, et sa migraine aussi, d’ailleurs. »

La mine désolée d’Alicia lui fait aussitôt regretter ses paroles. Elle se préoccupe toujours du bien-être de Zoé avant le sien, Zoé s’efforce donc en général de ne pas s’épancher sur ses soucis de santé.

« Ça va aller pour le service ?

– Mais oui, assure Zoé. J’ai l’habitude.

– Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne ch…

– Eh bien ! intervient une voix masculine. Vous tenez une réunion sans moi ? »

Poussé par sa curiosité, Marc se faufile à son tour dans le vestiaire, qui passe ainsi officiellement de placard à balais à boîte de sardines. Un mouvement un peu trop brusque et les tas de serviettes en papier, de sous-bocks et autre bazar stocké en hauteur s’effondreront sur leurs têtes.

Dans un froncement de sourcils peu véhément, Marc jauge tour à tour ses employées occupées à chuchoter dans l’arrière-boutique.

« C’est une mutinerie ? »

Alicia pouffe, une expression de défi sur le visage.

« Sache, chef, qu’on a tout le loisir de parler de toi dans ton dos quand on est chez nous.

– Ah ! Et vous parlez souvent de moi ? » Furtivement, le regard de Marc se pose sur Zoé. Elle cille aussitôt, intimidée par la proximité de l’échange – et par ses satanés beaux yeux marron –, évidemment peu encline à avouer la vérité. « Tout va bien, Zoé ? »

Alicia ne lui laisse pas le temps de répondre par elle-même :

« Elle a toujours sa migraine.

– Oh… Ça ne passe pas ? Tu as pris ce qu’il faut ? demande Marc avec un air inquiet. Tu es en état de travailler ? Si tu préfères rentrer chez toi… »


Voilà d’où venait l’air surpris de leur patron lorsque Zoé est arrivée… Alicia a déjà cafté sur son état. Zoé n’a pourtant pas l’intention de faire faux bond à ses collègues. Elle ne travaille que quelques heures par semaine au café, elle ne va pas en plus choisir les moments qui l’arrangent. Elle affronte le regard compatissant de Marc.

« Non, ça va aller.

– Je peux rester plus longtemps ! propose Alicia.

– Et au pire je peux fermer seul ce soir, il n’y a pas grand monde. »

Marc a très bien remarqué l’affluence sur la terrasse et, même employée depuis peu, Zoé sait qu’il est difficile de gérer seul la fin de journée. Ces deux-là pourraient se plier en quatre pour la soulager, Zoé en a tout à fait conscience. Cette générosité infaillible dont ils l’entourent depuis des semaines provoque en elle une chaleur presque insoutenable, et pourtant familière. Zoé commence déjà à oublier la pression sur son crâne et les pensées sombres qu’elle a eues plus tôt.

« Arrêtez. Je peux travailler. Je veux travailler. »

Marc et Alicia s'accordent pour lui lancer un regard peu convaincu. Acculée, Zoé se demande si son état de fatigue nerveuse n’est pas trop évident à lire sur son visage. Pourquoi faut-il qu’ils soient si collés les uns aux autres ? Elle esquisse un sourire, espérant enfin être convaincante.

« Vous êtes adorables, mais c’est bon, je vous assure. »

Après un bref instant, Marc lui accorde le bénéfice du doute.

« Comme tu veux. »

Il se retourne avec un dernier regard qui semble dire « je te fais confiance », puis la boîte de sardines se vide enfin, laissant Zoé tel un petit poisson solitaire. Elle prend une ultime profonde inspiration, puis noue son tablier et sort du vestiaire.



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