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[EXTRAIT] Le Dernier Vidéoclub - chapitre 1

Envie de vous faire une idée avant de sauter le pas, vous êtes au bon endroit!

Découvrez dès à présent le 1er chapitre du Dernier vidéoclub avant la fin du monde.

Bonne lecture!



 

1. Où tout a commencé


Dans la plupart des films de Noël, ça commence ainsi.

Le protagoniste décide de retourner dans sa ville natale pour les fêtes, débarquant tel le cliché de citadin qu’il est dans ce fameux bled où tout le monde se connaît et où tout semble bien trop parfait pour être vrai. Par la suite, notre personnage principal rencontrera l’amour, le vrai, et découvrira enfin le véritable sens du bonheur. Sauf que rien d’aussi palpitant ne m’attend à Charmans. Et même si la climatisation du bus souffle sur ma nuque un vent digne du Pôle Express, on est en réalité en plein mois de juin.

Traversée d’un frisson, je resserre mon gilet trop fin contre ma poitrine. Une traînée de couleurs verdoyantes défile sous mes yeux. J’observe depuis la vitre de l’autocar les champs de céréales et les vergers se succéder à la ville, tout en me demandant si ce trajet ne représente pas plutôt pour moi la fin de mon aventure. Dehors, le soleil des beaux jours joue à cache-cache avec les nuages, comme incertain de sa place dans le ciel. Le bus régional me ballotte depuis Brive à travers des petites communes et des champs, encore des champs, et des collines vallonnées à perte de vue. Pour le retour aux sources, difficile de faire mieux.

D’ailleurs, le réseau mobile commence à montrer des signes de faiblesse. Bientôt, je ne parviens plus à écouter en ligne ma « playlist du spleen ». De toute façon, après plusieurs heures de voyage à traverser la France depuis Lille, ma batterie de portable arrive en bout de course. J’enlève mes écouteurs. Plusieurs notifications envahissent l’écran de mon téléphone. J’ignore la plupart, ne consultant que le message laissé par ma mère. Elle me souhaite un bon retour et me rappelle de nourrir le chat dès que j’arrive.

Quelques bâtisses familières apparaissent sur le bord de la route : vues d’ici, elles semblent abandonnées. J’aperçois la gendarmerie, puis le terrain de foot en friche et la piscine municipale. Les bâtiments se font encore rares tandis que le bus freine à l’approche de l’accotement qui sert d’arrêt pour la commune, en contrebas d’un lotissement. Si je pouvais parier avec quelqu’un, je miserais bien ma fortune d’étudiante sur le fait d’être la seule à descendre ici.

La porte automatique du véhicule s’ouvre en soupirant et un air tiède de fin de jour s’engouffre en moi. Il m’enlace de sa chaleur réconfortante et remplit mes narines d’odeurs familières. Je distingue un fond de pluie dans ces effluves. Un parfum d’enfance, d’écorce, de pommes fraîches et de goudron tiède. Comme prévu, je suis la seule à débarquer de l’autocar avec mes bagages trop lourds.

La bande de ciment servant d’arrêt, craquelée par l’usure du temps et fendue par des pousses sauvages, est accompagnée d’un abri sommaire en crépis, d’un vieux panneau publicitaire de l’hypermarché situé à 20 km d’ici et d’un râtelier à vélos vide. À peine ai-je posé un pied dehors que je reçois une goutte de pluie sur le nez. Je lève la tête tandis que le bus s’éloigne déjà. Les quelques nuages épars sont bien décidés à m’accueillir. Le ciel semble me dire : « Bienvenue à Charmans, revenante ».

Donc ça commence ainsi.

Je baisse le regard, étire la capuche de mon gilet jusqu’au front et me mets en route. Aucun générique de film ne défile sur un air de musique entraînant pour m’accompagner jusqu’à la maison de mes parents. Cette dernière ne se trouve pas très loin de l’arrêt de bus, mais je peine à traîner ma valise sur les trottoirs défoncés du quartier. Heureusement pour moi, la pluie d’été ne fait que passer ; elle est comme absente et présente à la fois. Un peu comme ce bourg à peine plus grand qu’un village. Il existe bel et bien, des gens y habitent, pourtant cet endroit pourrait disparaître demain et ne manquerait pas au reste du monde.

Je pense que je vais bien m’accorder à l’ambiance générale.

Quelque deux mille cinq cents âmes vivent à Charmans. Prononcez bien le « s », car en dehors de la place centrale, il n’y a pas grand-chose de charmant ici. Avec les trois autres communes voisines, ce coin paumé compte environ huit mille habitants. Et moi, Charlotte Fleury, dite « Charlie », suis un pur produit de Charmans. On peut dire que je suis du coin, avec mon enfance paisible et mes dix-huit années de scolarité sans vagues, les trajets de bus pour l’école se rallongeant chaque fois un peu plus au fil du temps. J’aime mon village d’enfance, même si ça ne se voit pas dans l’immédiat tandis que je tire en grinchant ma lourde valise derrière moi. Si je suis bougonne, c’est plutôt à cause de ma vie en dehors d’ici. La vraie. Celle « d’adulte ».

Foutus rattrapages. Foutu diplôme. Et foutues incertitudes.

Il faudra une sacrée dose de chance pour que j’obtienne ma licence. J’ai fait l’effort de bosser pour les rattrapages, mais c’est comme si un alien parasite affublé de mon corps y avait assisté à ma place.

Foutues angoisses.

Un ding ding strident me fait sursauter alors que je m’apprête à traverser la rue des châtaignes. Bondissant tel un personnage de cartoon, je me retourne vers le bruit. Un vélo bleu pastel passe à quelques centimètres de moi, avec sa conductrice, une gamine qui me lance un sourire. Elle aurait pu m’éviter sans problème, non ? Quelque chose me dit qu’elle l’a fait exprès pour me surprendre. Son air insolent parle pour elle.

— La route n’est pas assez large ? je marmonne pour moi-même.

La petite tête blonde rehaussée de deux mèches roses continue son chemin sans se retourner. Elle se trouve déjà loin quand je redresse ma valise renversée sur le trottoir. Voilà donc le premier habitant que je croise depuis l’arrêt de bus… à croire que Charmans s’est donné le mot pour m’accueillir dignement. Je soupire en jetant au ciel changeant un regard désabusé.

Après avoir dépassé plusieurs pavillons identiques aux toits en ardoise typiques de la région, j’atteins enfin la maison familiale. J’enlève ma capuche ; la marche m’a donné chaud. Le soleil fait une apparition furtive et éclaire la façade beige délavé de ma maison d’enfance. Elle comprend un étage et un grenier mansardé, un garage, une antenne qui ne fait que décorer car elle n’est plus reliée à rien, un jardin avec un châtaignier à l’arrière, dépassant du toit de la maison. Ce n’est pas la « rue des châtaignes » pour rien. Au-delà du portail blanc, la petite cour fleurie devant l’entrée atteste que mon père s’est donné du mal pour l’entretenir avant son départ en vacances. Il craint sans doute que je ne m’en occupe pas aussi bien que lui.

Mes parents, Alexandre et Louisa Fleury, ont quitté la maison la veille de mon arrivée. Direction les tropiques. Un mois de repos loin, très loin dans les îles de Polynésie, coupés de tout, comme ils en ont pris l’habitude depuis plusieurs étés. J’aurais pu essayer d’arriver plus tôt pour que l’on se croise avant leur départ, mais je préférais voyager aujourd’hui plutôt que d’affronter une série de questions sur mes études, le travail, l’avenir et autres sujets qui fâchent. De toute façon, je pourrai profiter d’eux à leur retour dans un mois ; ce qui me laisse du temps pour réfléchir à des réponses crédibles aux dites questions.

Je ne pars pas sous les tropiques m’isoler à l’autre bout de la planète mais, à la manière de mes parents, j’ai pour projet de me couper du monde afin de retrouver l’essentiel. Bon, je l’admets, je suis peut-être un peu ce cliché de protagoniste en quête du sens de sa vie.

Emportée par une certaine mélancolie, j’ouvre le portillon de ma maison d’enfance. Au beau milieu des plantes vivaces et fleurs d’été, Spielberg se prélasse dans le gazon fraîchement tondu. Spielberg, c’est notre chat. Un drôle de chat qui aime se rouler dans les herbes humides. Il me lance un regard impassible lorsque je passe devant lui avec ma valise. Je me baisse pour lui offrir une caresse et son expression s’adoucit. Il se roule sur le dos en ronronnant. Son pelage gris anthracite est tacheté de pluie. Ses iris bleu-gris se confondent avec la couleur du ciel. Spielberg pousse un miaulement revendicateur. Je gratouille son ventre rebondi.

— Oui, j’ai compris, je vais te nourrir. C’est vrai que tu as l’air d’un chat qui n’a pas mangé depuis un mois, petit goinfre.

L’intérieur de la maison m’offre une nouvelle vague d’odeurs nostalgiques qui pénètre mon esprit dépaysé. Un mélange de boiseries lustrées, de café frais moulu et de patchouli – l’essence du parfum de ma mère. J’abandonne mes chaussures et mes bagages dans l’entrée. Les piles de magazines et de livres s’entassent toujours plus haut sur les marches en bois qui mènent à l’étage. Je dépose mon sac à dos près d’un tas de revues d’art et me dirige vers la cuisine.

Mes parents ont laissé des consignes sur la table. Le numéro de Mme Colette Bruno, la gérante de la supérette du village qui a accepté de m’employer à mi-temps pour l’été ; je devrai voir avec elle mon planning dès demain, mais plutôt que de l’appeler, j’irai sur place. Les papiers de la voiture, si j’en ai besoin. Ma mère a laissé la sienne dans le garage. Puis une collection de trousseaux de clefs : le portail automatique, la voiture, le cabinet d’avocate de ma mère au cas où, et les clefs du vidéoclub de mon père, réunies par un énorme porte-clefs rétro.

Après m’être lavé les mains, je sors une eau pétillante du réfrigérateur et m’assois un instant à la table de la cuisine. Je trifouille du bout des doigts le porte-clefs promotionnel en forme de bobine de film dont la peinture flashy n’est plus qu’un lointain souvenir. Ce vidéoclub… un véritable bug dans la matrice. Il ne rapporte pas le moindre argent, bien entendu. Personne ne vit plus de la location de DVD à l’heure actuelle, à part peut-être quelques loueurs ovnis situés dans des capitales. Mon père y est très attaché pourtant, et il a tenu ce commerce à bout de bras, malgré une activité en berne depuis déjà dix ans, uniquement par passion. Il ne s’en occupe que les week-ends en dehors de son travail.

Jadis – au tout début, lorsque mon grand-père avait monté ce commerce dans les années 90 –, le vidéoclub était un lieu d’échanges, de conseils et de discussions cinéphiles enflammées. Puis il est devenu au fil du temps une sorte de point de rencontre fréquenté principalement par les amis de mon père. Pour enfin n’être plus aujourd’hui qu’une curiosité sortie d’un autre temps que des touristes égarés viennent observer avec perplexité.

Le temps de ses vacances, mon père m’a confié la gestion du vidéoclub. Non pas que Charmans ne pourrait survivre sans ça. En réalité, il m’a demandé de préparer sa fermeture définitive. Le vidéoclub n’a plus de raison d’être. Il est temps. Mon travail se résumera donc à écouler le stock de DVD sur internet. Je n’en tirerai pas grand-chose, il faudra brader sa collection, mais je sais pourquoi mon père a insisté pour que j’effectue moi-même cette tâche : il ne pouvait s’y résoudre.

Pas sûre qu’il ait choisi la bonne personne pour ce travail lourd de sens, moi qui suis envahie de doutes, qui vis au jour le jour avec un paquet d’angoisses nichées dans les recoins sombres de mon esprit. La fermeture du vidéoclub ne m’inspire que de la mélancolie et du découragement. Une pensée s’est pourtant installée en moi depuis ma descente du bus. Ce n’est pas vraiment une pensée claire. Plutôt une sorte de sentiment, comme une émotion pas encore cristallisée mais qui vivrait déjà en moi. J’ai la sensation d’être un peu comme ce vidéoclub, en décalage avec mon temps. L’impression d’être sur le point de disparaître dans l’oubli et de m’accrocher pour ne pas sombrer, alors que je devrais lâcher prise.

C’est peut-être pour ça que je l’aime bien cet endroit, malgré tout.

J’emporte ma boisson et file dans ma chambre, évitant de ressasser plus longtemps. Après un aller-retour pour monter ma valise, je m’effondre sur le lit dans la semi-obscurité du crépuscule sans même prendre la peine de ranger mes affaires. Mon téléphone vibre dans ma poche. J’hésite quelques secondes avant de le regarder et, comme je m’y attendais, je tombe sur une conversation de groupe d’amis de la faculté. Le dernier message en date est une photo de vacances, orteils en éventail sur la plage. Je ne remonte pas plus haut et mets la conversation en sourdine pour ne pas avoir la tentation d’y retourner. Sophie, ma colocataire, m’a écrit en dehors du groupe. Je lis son message, car j’ai conscience de son inquiétude depuis que j’ai annoncé vouloir passer l’été entier à Charmans. Elle se demande bien pourquoi je n’ai pas pris n’importe quel job à Lille alors qu’un simple travail de caissière m’attend ici. Elle se doute que la raison n’est pas logique, que j’ai plus écouté mes angoisses sur ce coup-là, mais elle n’est pas allée jusqu’à me faire la morale.

C’est une bonne amie.

Elle aurait pu remplir à merveille le rôle du personnage secondaire qui assène le protagoniste de conseils et vérités fort spirituelles. Dommage que je ne sois pas dans un téléfilm de Noël. Au mieux, ma vie pour les prochaines semaines ressemblera à une VHS mise sur pause : image figée, immobile, traversée de légers sursauts et parasites.

Je rassure Sophie sur mon arrivée à Charmans et lui rappelle de ne pas se gêner pour finir les provisions que j’ai laissées dans notre appartement. Après ça, je ne décolle plus mon regard de mon téléphone jusqu’à la tombée de la nuit, engloutissant plusieurs épisodes de série sans interruption, sans voir le temps passer et sans être dérangée par mes pensées bruyantes.

Ce n’est que tard dans la soirée que je réalise avoir oublié de nourrir Spielberg.


 

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